Je m’appelle Corentin et j’ai vingt-cinq ans. J’ai souvent des idées noires, je ne sais pas si c’est dû à mon passé douloureux ou au fait que je consomme de plus en plus d’alcool fort. Le soir, ça me détend. Si je veux échapper à ma fatigue mentale ou aux événements extérieurs, je me replie sur moi-même. Je ne veux plus voir personne, j’ai l’impression de me protéger et de me sentir en sécurité. 

Je ne me suis jamais senti aimé par mes parents, soit trop sévères, soit trop laxistes. Je n’ai jamais vraiment su ce qu’ils attendaient de moi. J’ai grandi en pensant m’éloigner d’eux, de leurs exigences, me cloisonnant dans ma chambre, pour ne plus les côtoyer. Je rêvais du jour où j’échapperais à leurs habitudes glauques, à leurs disputes, à leurs ignorances et leurs indifférences face aux joies, aux catastrophes de la vie. Ils ne se sont jamais intéressés à rien. Aucune sortie au cinéma, au restaurant, aux foires, aux fêtes du village. Ils se contentent de poursuivre une routine qui les terre, les rend fades et blafards. Je me suis souvent promis de faire mieux qu’eux. 

Mais voilà, je me retrouve à consommer de l’alcool pour échapper à cette morosité. Les copains m’ont initié à l’enivrement artificiel et je me suis laissé happer dans ce piège. J’ai vu mon père s’isoler dans sa pièce, avec sa bouteille de whisky. Je l’ai vu plus heureux, le visage plus gai et l’air plus disponible. Je l’ai ressenti aussi plus agressif envers maman. Du haut de mes douze ans, je n’ai pas pu décoller mes oreilles de ses reproches contre maman, contre la vie. Il disait avoir raté sa vie en l’ayant épousée, en ayant eu des enfants par accident avec elle, qu’il aurait pu vivre bien mieux sans elle, sans nous. Soudain, je comprenais que j’étais de trop, que je n’étais pas désiré, que j’étais un poids pour lui, que j’étais le frein à ses possibilités de liberté. 

Une chape de plomb m’a enseveli dans les méandres du mal-être. Qu’est-ce que je pouvais bien rétorquer à ces vérités paternelles, comment pouvais-je continuer à respirer une seconde de plus en ressentant ces sentiments de rejet et de regret ? 

Je suis entré dans une imitation paternelle. Je me suis engagé à travailler le plus tôt possible pour devenir indépendant et autonome. Rapidement, j’ai quitté le giron familial, non sans difficulté. Je suis parti à l’âge de dix-sept ans dans d’autres contraintes, celles de la vie à deux. J’ai en moi ancré l’image de l’adulte qui gagne son pain et qui se met en ménage. L’image de la stabilité, ce qu’on peut concevoir de l’extérieur. J’ai souffert parce que je n’avais pas été initié à la façon de gérer son budget, à la manière de mener une relation de couple harmonieuse. Je n’ai vécu que l’exemple de mes parents. Je me sens si malheureux que, par facilité, je reproduis les tares familiales. Je comprends mieux ce qui poussait papa à boire, à se saouler, à se retirer de ce quotidien. Il est âgé, maintenant, et il a survécu à des maladies, il devient de plus en plus dépendant affectivement de maman. 

Qu’est-ce que je peux bien faire pour me sauver de ces turpitudes, de ces habitudes ? On m’a toujours dit que je suis quelqu’un d’intelligent, mais je ne sais pas quoi faire de cette intelligence. Dois-je réprimander mes parents, dois-je reprendre ma liberté en main en me redécouvrant et en me révélant à moi-même ? 

Toutes ces démarches demandent un minimum de courage. Je me sens si lâche, si peureux, si faible ! Tant que j’ai la vague impression que l’alcool peut me sauver, je continuerai. Dès que je déciderai de m’en défaire, je saurai dans quel but. J’ai besoin de trouver un sens plus grand, plus immense à ma vie… j’ai besoin de prendre le large afin de me retrouver sans eux, sans personne et de me sentir seul maître à bord. 

 

Et vous, que faites-vous pour vous retrouver ? 

Cet article est inspiré de mon recueil de nouvelles : De la folie pure.