Je m’appelle Livia, et j’ai quarante-cinq ans. Je suis l’héroïne du premier livre d’Andy Marks-Amstrong. Camille m’obsède encore et toujours. Il nous est arrivé de nous rencontrer afin de mettre au clair nos positions réciproques. Nous pensions l’un à l’autre jamais de la même manière, parce que Camille était toujours affairé à penser et démêler ses souffrances conjugales. Il a oublié notre toute première rencontre. Moi, c’est resté encré comme un tatouage trop profond dans mes neurones, dans mon inconscient. 

Cette nuit et la nuit dernière, j’ai rêvé à nouveau de lui comme d’un gâchis, comme d’une impossibilité qui n’avait été due qu’à moi. Je le regrette, je le vois s’exhiber sur les réseaux sociaux avec sa fille, sa belle-fille et cette femme qui est censée être son ex-concubine. Je sais et je sens qu’il l’aime, qu’il n’a pas voulu ou pu sortir de son emprise. Tout ce que je sais, au fond, c’est qu’il n’a jamais été avec moi comme je l’aurais souhaité et désiré. Amant aimant, amour toujours, à jamais partagé et exclusif ! Je l’aurais espéré que pour moi, qu’à moi pour la vie, pour le temps de cette vie si platonique. Il s’est défendu d’aspirer à un enfant sans moi : « Je voulais absolument un enfant, tu n’y es pour rien, tu n’as rien à te reprocher, c’est moi ! » Il prend toute la responsabilité d’une relation avortée, d’une rencontre échouée dans tous les sens du terme. Échouée dans les méandres de l’existence, échouée dans les absences de réussite où seules l’excellence et la normalité des situations sont acceptables. 

Je me surprends à lui rendre visite dans mes rêves, dans lesquels il reste aussi distant et si absent, floutant mon existence. Dans ces rêves, je suis perdue, je me retrouve indécise, à douter, à chercher mes priorités, d’un avion que je pourrais rater, d’un bagage oublié, d’une matérialité si désabusée, si peu importante et trop palpable. L’avion, le bagage sont des réalités contrôlables, Camille entre dans une abstraction irréelle incontrôlable en vrai. Je préfère le toucher de mes sens internes plutôt que de le sentir tout près, trop près avec cette peur d’être brisée. Parce qu’il m’aurait brisé le cœur à coup sûr ! Il l’a fait à distance sans s’en rendre compte ! Moi et mes machinations, mes réflexions qui se nouent et se dénouent pour donner un peu de respiration. Il les ignore, il n’en a pas la moindre idée. Il est préoccupé par sa vie quotidienne, il est ailleurs, il ne peut pas m’aider, il ne le veut pas. Il n’est là que pour jouir de son présent. Il le sait, il le fait grâce à l’alcool, au cannabis… Lui-même vit dans ses réalités délirantes, plus profondes et indéracinables. Je ne l’envie pas et pourtant, j’ai envie de lui, d’avoir accès à lui, qu’il m’entende, qu’il m’aime, qu’il me comprenne et qu’il adhère à toute cette vibration interne et externe, à cette dynamique mouvante infinie.

Je l’aurais souhaité mon héros, le héros de ma vie amoureuse, prêt à en découdre avec l’éternel recommencement des aléas. Comment résoudre cette facétie émotionnelle qui remue et bouscule dans l’absence du sujet de convoitise ? Je le pleure, je me soumets à lui et ce qui change aujourd’hui, c’est que je ne le lui signale plus. Je le laisse en paix, je me sens plus grande et plus mature pour gérer cette infinie frustration de la non-réciprocité amoureuse. Je sais qu’il sera en permanence en moi et je l’accepte. Rien pour revenir en arrière et effacer son regard, son sourire, son ventre, ses mains, son souffle, sa peau contre la mienne. Et en cela, je reste la plus heureuse des femmes de conserver cette faculté mnésique intacte !

Et vous, qu’est-ce qui vous rappelle à l’autre précieux et absent à la fois ?

Cet article est inspiré de l’ouvrage : Les filles touchent l’eau et les garçons voient une étoile filante.